Nous sommes vendredi, il est 16h. Il fait beau. Rase Campagne Tourangelle, quelque part entre Chenonceau et Amboise.
Je suis avec ma femme, nous roulons, paisiblement, sur une belle route départementale. (Qui ne sent pas mauvais, je ne hais pas les routes départementales... bref, je m'égare déjà).
Le soleil commence sa descente vers l'horizon. L'auto radio ambiance au son de Dave Stewart, "In This Little town", de circonstance; voix suave, piano subtil, mélodie mélancolique. Nous sommes en week end. On est bien, Tintin.
De hameaux pépères en bourgs paisibles, le simple plaisir de "faire la route", sans se presser, s'étonner au passage des curiosités touristiques, des locaux en mobylettes, des mamies à vélo, des troquets-bar-tabac-pmu-loto-brasserie, des vieilles pubs "Dubonnet" délavées.
Et puis, dans son retroviseur, une voiture, qui colle au cul.
Voiture bleue, avec un joli gyrophare orange.
Un coup de sirène.
Un doigt vindicatif qui fait signe.
Ah bon ?
Moi ? Que... quoi.. que... que... que je me range là tout de suite sur le bas côté ?
Bon.
Sort de la voiture un homme tout de bleu vétu. Pour vous situer, comme les Schtroumpfs, mais en plus foncé. Moins que les dignitaires soviétiques, mais quelques galons quand même; j'ai pas voulu les vérifier de trop près. Pas de képi (tout se perd). Petit, ventripotant, bouc mal taillé. L'oeil torve juste ce qu'il faut.
S'ensuit un dialogue d'un classisme dépourvu de tout charme :
- "bonjour monsieur, Gendaaaarmerie Nationaleuu... savez vous pourquoi je vous ai arrêté ?
(ptain, c'est "Question pour un Champion" ou quoi !!??)
-Euh... ben euh.. ben non. Franchement je vois pas.
- Intersection précédente, refus d'observer le stop.
- la quoi ? de qui ? Hein ? Euh, what ?
-Papiers du véhicule s'il vous plait.
- hm hm hm... voilà voilà, ça vient ça vient. Permis de conduire avec la gueule qui fait marrer, ouais. Assurance, ouais... voilà.
- Et la carte grise monsieur ?
- Oui, bien sûr, la carte grise... voyons voir, euh... oui. La carte grise... chez moi, c'est à dire voyez vous, j'ai euh, changé de sac ce matin, et donc euh. Donc.... euh
- Pas de carte grise ?
- Si, mais chez moi, à Paris.
- bien.
Le deuxième préposé, n'intervenant presque pas, prend une posture d'attente, les bras croisés, fixant avec insistance les véhicules qui passent.
Avec une application non empreinte de ce qui peut paraitre pour du sadisme, voilà mon représentant des "forces de l'ordre" qui sort, méticuleusement, son carnet à souche.
Son plus beau stylo bic.
Et commence à écrire, sur le capot de son véhicule de fonction, sa prose favorite.
Un comble ! Pour reprendre la blague connue, quelque chose me dit qu'à l'école, il devait préférer la récré !
Mais là, comme saisi par la grâce, il trace, avec une délectation certaine, de jolis déliés, des belles boucles. A l'inverse du médecin griphonnant des lignes illisibles sur une ordonnance en 12 secondes, lui prend son temps.
Je poireaute, attendant de savoir à quelle sauce il va m'assaisoner.
Puis il me demande le prénom de mon père, le nom de famille de ma mère, son prénom.
(- Marie Thérèse
- ahhhhh vous êtes antillais alow ?! on peut s'awanger !
Je plaisante. Si au moins il avait été antillais. Mais non.)
Je me retiens de lui demander pourquoi il a besoin de tous ces renseignements, mais n'ayant pas ma carte grise, je m'abstiens d'autant plus et ferme ma gueule. En plus, comme ça, j'ai chaud aux dents.
- Reconnaissez-vous l'infraction ?
- Ben je sais pas, je, je euh, j'ai pas vu
- Vous la contestez ?
- Euh, non non non... enfin euyeu, je sais pas. Si voul'dites, c'est que ça doit être vrai ! Mais franchement, votre panneau, j'lai pas vu. Ca va me couter cher ?
-Ben ça dépend pas de moi. Ca part au bureau du juge à Tours, vous recevrez un courrier. Amende, points, et peut être retrait de permis
- ah ouais. Ah quand même. Juste par curiosité : il était où, ce stop que j'ai pas vu ?
- Intersection précédente là bas (il montre de son doigt potelé).
Intervient alors le deuxième Pandore, sortant de sa boite, qui n'avait pipé mot. Il veut se rendre utile... Bien lui en prend, puisqu'il ajoute, presque candide :
- la plupart des gens ne le voient pas ou pensent que c'est un Cedez le passage.
Mais alors, mais alors... bon sang, mais c'est bien sûr...
- Et vous arrêtez souvent du monde alors ?
Hésitation.
Le deuxième se lance :
- Ben, vous êtes le deuxième de l'après-midi.
Bof, pas terrible comme bilan. Bonjour les chasseurs d'élite !
Epilogue.
Loin de moi l'idée de jouer les martyrs. La maréchaussée fait son métier et je ne suis pas Malik Oussekine. Je vais bien, merci.
Dans les Gendarmeries, les gars s'emmerdent. Dans ces contrées, y'a pas bézefs de caïds à enchrister.
Tout au plus attendre tranquille-le-chat au carrefour du coin et s'encadrer deux ou trois parigos dans l'après midi, histoire de remplir son carnet, et de pas revenir "broucouille" au poste. Eviter les sarcasmes des supérieurs, avancer gentiment dans l'organigramme et obtenir, qui sait, dans deux ans, sa promotion, voire sa mutation chez soi, à La Roche sur Yon.
C'est ça, la taca taca tac tac tique du gendarme.
Mais me revient quand même à l'esprit la sortie de Hippolyte Girardot, arrêté par les flics dans "Un Monde sans pitié" :
- "mais putain, merde, c'est PAS NOUS LES BANDITS !".
Un gendarme doit avoir de très bons pieds.
Mais c'est pas tout
Mais c'est pas tout.
Il lui faut aussi de la sagacité.
Mais c'est pas tout
Mais c'est pas tout.
Car ce qu'il doit avoir et surtout
C'est d'la tactiqu',
De la tactiqu', dans la pratiqu'
Comm' la montre a son tic tac
Le gendarme a sa tactiqu'.
Attendez un peu que j'vous expliqu'
La taca taca tac tac tiqu'
Du gendarme
C'est de bien observer
Sans se fair' remarquer.
La taca taca tac tac tiqu'
Du gendarme
C'est d'avoir avant tout
Les yeux en fac' des trous.
Contravention
Allez, allez,
Pas d'discussion
Allez, allez,
Exécution
Allez, allez,
J'connais l'métier
La taca taca tac tac tiqu',
Du gendarme
C'est de verbaliser
Avec autorité.
Il y a ceux qui n'ont pas d'plaque à leur vélo.
Mais c'est pas tout
Mais c'est pas tout.
Faut courir après tous les voleurs d'autos.
Mais c'est pas tout
Mais c'est pas tout.
Les gens disent oh les gendarmes quand on a
Besoin d'eux, ils ne sont jamais là.
Je réponds du tac au tac
Car pensez j'ai ma tactiqu',
Attendez un peu que j'vous expliqu'
Refrain
La taca taca tac tac tiqu',
Du gendarme
C'est d'être toujours là
Quand on ne l'attend pas.
La taca taca tac tac tiqu',
Du gendarme
C'est d'être perspicac'
Sous un p'tit air bonnac'
Contravention
Allez, allez,
Pas d'discussion
Allez, allez,
Exécution
Allez, allez,
J'connais l'métier
La taca taca tac tac tiqu',
Du gendarme
C'est d'être constamment
A ch'val sur l'règlement.
1 commentaire:
Ah, cette ambiance "Bonnnjour, brigadier Fitoulachi, gardien de la paix avant tout, veuillez présenter les papiers afférents à la conduite du véhicule, siouplait !", c'est génial, t'en as eu de la chance !
Tout ça me rappelle la honte que je m'étais choppé un jour où j'avais tenté une marche arrière dolosive dans une sorte d'impasse, autour d'un bâtiment qui s'est avéré être un commissariat...Les 2 p'tits hommes bleus venus à ma rencontre (en voisins, quoi...) ont commencé par me demander si je savais ce que je venais de faire ("Euuuuhhh, non", que j'mens...), puis si ce serait pas déjà moi qui serait passé par là 15 minutes plus tôt ("Ah non !", que j'ose...), avant d'asséner le coup de grâce: "Non, parce qu'on vous a vu avec les caméras de surveillance...", caméras qu'il s'empressent de me montrer, pour parachever l'humiliation...
C'était ma séquence "Comment je me suis fait dépuceler le permis à points"...
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