lundi, novembre 28, 2005

La vie rêvée d'Andrew Fletcher

Le pied sur un de ses retours, Dave Gahan baritonne tout en ondulant comme un ver. Torse poil, tatovages soignés, arranguant la foule, il fait le show devant plus de 10,000 fans en pamoison.
Tintin ébouriffé à la guitare agile, son compère Martin Gore arpente la scène du Pacific Coliseum, glisse des harmonies vocales subtiles.
Un salmigondis électronique, élaboré, vomit des décibels derrière les deux vedettes. Les besogneux sont à l'oeuvre : batteur, claviers, et ce qui ressemble plus à un ingénieur du son, planqué quelque part afin de lancer les nombreux samples caractéristiques de Depeche Mode.



Au beau milieu de cet agencement, derrière son synthé, Andrew Fletcher.


Osant des pas de danse retenus, plaquant quelques accords à des moments jugés opportuns, frappant dans ses mains, souriant à la foule, récoltant sa part dans la moisson d'applaudissements... Comme perdu, gauche, mais content d'être là. Avec une conviction toute mesurée, une assurance limitée.


Prêtant attention à son manège, une observation s'impose alors comme une évidence : Andrew, le nerd binoclard rouquin, affable, est en plein playback. Certes, la musique de Depeche Mode n'impose pas de déplacer un philarmonique au grand complet. Au début des années 80, pour lancer tout le barnum électronique, il ne suffisait même que d'un doigt sur un orgue bontempi : ''on/off''. Mais le bougre est planté là, mystifiant tout son monde.

En marge de sa figuration lors des concerts, Andrew ne compose pas. Il ne chante pas. Il n'écrit jamais, n'a jamais écrit la moindre mélodie pour le groupe. Il n'est crédité nulle part. Il gratouille la guitare, sait placer des accords sur un piano. Sur le dernier dévédé du groupe, on le voit, en studio, manger des pommes, filmer ses petits camarades, écouter les maquettes, l'air inspiré.
Avant tout, et avant tout le monde, "Andy" fait partie du groupe, depuis les prémices en... 1976 ! Certains sont passés, ont revendiqué, ont ralé, ont claqué la porte. Lui est là. Simplement.

Concrètement, il fait quoi alors ?
A défaut de couper les citrons, il coupe la coke, à la rigueur. Coupait la coke. Plus maintenant. Fini, ça.
Andrew ambiance. Andrew fait nombre : un groupe, eh ben... c'est mieux à trois qu'à deux. Mais Andrew est aussi bon camarade, il répond patiemment aux questions des journaleux. Andrew fait le diplomate entre les deux grands fauves aux egos boursouflés. Le sien, il se le garde bien au chaud. Alors ... Partir ? Droper le Djébel ? Invoquer les fameuses "divergences musicales" ?

Pour quoi faire ? Pointer à l'usine, habiter une petite maison d'une grise banlieue anglaise comme le gros de ses contemporains ? Pouvoir se pinter tranquille au pub deux fois par semaine pendant que "maman" garde la marmaille dans le HLM ?
En jouant les utilités avec calme, en étant un « fonctionnaire » de DEPECHE MODE, Andrew mène une vie de rock star, et prend de l'oseille, du blé, de la fraîche. Et personne ne crie à l'injustice.

Dans un même ordre d'idées, Stéphane Guivarc'h, Bernard "petit bonhomme" Diomède ou Lionel Charbonnier ont une jolie médaille de champion du monde qui trône sur leurs cheminées. Ringo Star est, au bas mot, un des deux derniers BEATLES vivants... Et si on va par là, quelques chômeurs palestiniens ne seraient pas devenus apôtres puis saints sans l'intervention -divine- de Jésous Christ.

Les Jésus, Lennon et autres Zidane sont d'une autre planète. Une caste très fermée. Pour tous les besogneux, les peigne-culs qui ont pu approcher un de ces specimens, le vrai talent consiste tout simplement à prendre conscience de sa propre chance. Et à tirer avantage. Hardi petit !





Andrew s'en carre bien qu'un funeste enculeur le mouche le perce à jour. Qu'il soit la risée des attachées de presse, de la standardiste ou de quelques happy fews. De ne pas faire fantasmer les nanas. D'être souvent flou, ectoplasmique sur les photos. De s'être résigné à jouer les seconds conteaux. De vivre une gloire de raccroc, presque par procuration. Cela ne lui donne pas mauvaise conscience. Cela ne l'empêche pas de dormir. Tout au plus cela lui gache un peu le goût de ses plaisirs...

4 commentaires:

Daddy a dit…
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Daddy a dit…

Phil Rudd,batteur métronome sans saveur d'AC/DC,Mickael Anthony,bassiste insipide de Van Halen,Corinne de Téléphone... TOUS DES IMPOSTEURS !!! DES REMORAS !!! mais qui palpent dans le sillage des visionnaires.

Shooshoo a dit…

Et moi qui pensait qu' Andrew Fletcher était le fils de la vieille mémé qui jouait les Agatha Christie US dans "Arabesque", voire un quelconque milieu offensif de la réserve de Man U !!!
Quel beau portrait, quelle belle prose, tellement merveilleux. On lit avec plaisir , on s'informe, on grandit, on se jbébise un peu plus encore. Andrew F, il m'a rappelé le clavier fantôme des Partenaires Particuliers , si si , je vous jure , ils étaient 3 les P.P...

le rouquin a dit…

Encore un fort bel article écrit d'une plume alerte et affûtée !
Tout ça nous donne à réfléchir, à nous autres, musiciens besogneux...Et tant que j'y suis, je vous livre un proverbe écossais, avec un sens de l'à-propos qui m'étonne moi-même: "Mieux vaut prêter à sourire que donner à réfléchir"...Rapport à la Coupe du monde 98, bien sûr ! Et aussi parce que les transat-lantiques, of course !!!