lundi, octobre 10, 2005

Ma chanson leur a pas plu

A ceux qui craignent encore un blabla cosmique, une épreuve alambiquée aux mille et un tiroirs, je vous épargnerai cette fois-ci. Sujet concret, donc : la chanson. Parmi nous, et pour ne citer que lui, il y a bien entendu le Grand Jbeb, qui a vécu un temps de sa plume et de son talent. Mais il y en a aussi d’autres au potentiel qui n’est plus à démontrer. On a tous dans le cœur un vieux scooter de rêve… et une chanson à faire exister. On a tous en nous un parolier. Ca me turlupinait depuis une conversation au cours de laquelle un ami jbeb me faisait part de ses difficultés à se confier au papier dès lors qu’il s’agissait d’un texte de chanson. Il existe tant de types de chansons différents, tant de manières de développer un thème, une histoire, une atmosphère, qu’aucune recette, aucune façon idéale ne peuvent être sérieusement dégagées pour ‘théoriser’ l’écriture. Alors une chanson, ça s’écrit comment ?

De la forme traditionnelle couplet-refrain à la litanie ponctuée par un leitmotiv, en passant par le rap ou le poème mis en musique façon « Si » de Lavilliers, il existe moult façons de marier les mots et les mélodies. Et ce, dans tous les styles: pop, gothique, porn ballade ( Magalie), groove éthnique ou flower pop. En réalité, une chanson réussie relève d’une sorte d’alchimie mystérieuse qui nous échappe. On peut cependant observer quelques règles élémentaires.
Tout d’abord, le respect de la valeur sonore du mot sur la musique. Je veux parler du fameux accent tonique. Et par extension, le fait d’assumer la sonorité du mot à travers l’interprétation. On se souvient de ce texte laborieux du baryton (pouf pouf) Sir Pagny: « Presse qui roule, pas vraiment cool, presse qui roule me casse les couilles …» Aïe aïe aïe… Pour le coup, il en fallait pour chanter ce texte au lyrisme bovin… Il y a des mots, des phrases, qui ne sont pas chantables, tout simplement.
Ensuite, il faut refuser de se soumettre systématiquement à la rime du genre AABB, ABAB, BAAB ou pourquoi pas ABBA ! : « Elle suce ma pine derrière l’usine » est une rime facile et n’est pas digne d’un grand auteur … (mais quelle interprétation !!)
On doit également tenter de varier les métriques et ne pas user à tour de bras de l’octosyllabe et de l’alexandrin, ces techniques scolaires dont on nous a abreuvés. Se mettre en danger sur le plan de la forme est une exigence souvent salutaire. Prenons l’exemple de Souchon : il fait preuve d’une superbe « nonchalance métrique », il y a des ruptures de rythme dans ses textes. Il surprend. Il nous émeut par son apparente naïveté d’écriture.
« Quand j'serai K.O
Descendu des plateaux d'phono,
Poussé en bas
Par des plus beaux, des plus forts que moi,
Est-ce que tu m'aimeras encore
Dans cette petite mort ? »
Enorme…
Il faut aussi, me semble-t-il, éviter les mots tourbés (gimmick coléoptère…), flous, éthérés ou abstraits. Dire le maximum de choses dans le minimum de temps… Admirable dans cet exercice, monsieur Goldman maîtrise l’art d’économiser les mots.
« Coule la pluie, cheveux et veste
Mouille ce qui ne pleure pas
Marcher le long de rues désertes
Où tu me manques pas à pas »
Là où Goldman est passé, inutile de s’y essayer: il a tout dit, et de la plus belle façon qu’il soit.
Enfin, il faut mettre de la vie dans les chansons.L’auditeur doit pouvoir toucher, sentir, ressentir, voir et imaginer.
« Le cœur bien au chaud
Les yeux dans la bière
Chez la grosse Adrienne de Monthalant ».
Là, on y est…Là, on voyage! Mais bon, c’est Brel… Faire simple sans faire banal. Ne pas être trop précieux, ampoulé ou sophistiqué et éviter le jeu gratuit des figures de style dans le simple but d’épater la galerie.
« Quand il me prend dans ses bras
Il me parle tout bas
Je vois la vie en rose
Il me dit des mots d’amour
Des mots de tous les jours
Et ça m’fait quelque chose »
Autodidacte sans dispositions particulières, la Piaf, il paraît et pourtant…Sur le papier, ça n’a l’air de rien, mais en réalité, c’est l’air de tout le monde qu’elle chante là. C’est de l’amour qui prend la parole.

Comment écrire une chanson ? Je me le demande à chaque fois que je m’y atèle. Et le processus n’est jamais le même. Ecrire est un acte violent en soi, car personnel, introspectif. Et ceux qui se sont prêtés à l’exercice le savent. Coucher son âme ou son humeur sur le papier, même s’il s’agit d’un texte ‘léger’, en seulement quelques lignes, revient à travailler sans filet.
A part ça, si tant est que l’on veuille gagner sa vie en cultivant ce vieux rêve, au-delà de la difficulté d’écrire, il y en a une autre, celle de bénéficier des fruits de sa création. Il est de bon ton en ce moment de prétendre que refuser l’exploitation gratuite des œuvres de l’esprit est liberticide. Un collectif d’artistes français dans le vent s’était réuni il y a quelque temps pour défendre cette idée qu’il est viscéral de protéger l’industrie musicale du piratage et de préserver de fait la rémunération des créateurs et autres métiers dérivés. Moi qui télécharge parfois chez mes amis jbebs des musiques et des films, j’en conviens qu’il est paradoxal d’accuser ces mêmes artistes, sans lesquels les œuvres n’existeraient pas, d’être des ‘empêcheurs de culture’ alors qu’ils la créent ! Divagations contemporaines…
Il faut espérer que le bon sens l’emportera et qu’un jour, moi aussi, sans recette, ni piston, et sans trop de savoir-faire, mais avec beaucoup de volonté et d’amour, je réussisse à faire vivre une belle chanson et pourquoi pas commencer et continuer à en vivre…Si ce n’est pas moi, ce sera un autre, mais pourvu que ça dure! Sinon on aura plus qu’à jeter nos crayons et déposer nos larmes sur la portée du bon vieux temps.

Et Mozart, Hendrix et Brel seront morts une deuxième fois.

Koh-Koh.

2 commentaires:

le rouquin a dit…

ça c'est de l'article velu (tout comme ton premier d'ailleurs) !
Et on sent que ça vient "from deep inside" (c'est marrant, mais "de profond à l'intérieur", ça sonne un peu moins bien...).
Bref, salut l'artiste ! Et si ça peut mettre certains jbebs potentiellement apprentis auteurs (dont j'aimerais être) sur la voie, c'est déjà ça de gagné...

Yapuka !

Le Rouquin

Julien Capraro a dit…

j'ose ajouter ici bas quelques illustrations de vos propos, M. Kokoh...

A commencer par notre maitre à tous, M. Sardou.

"Vous aviez quoi ?
Dix-sept ans, dix-neuf ans ?
Vous me l'avez écrit mais je n'm'en souviens pas.
On hésite, on remet, on attend
Et la lettre se perd, mais vous savez tout ça.
Vous passiez un bac G,
Un bac à bon marché,
Dans un lycée poubelle,
L'ouverture habituelle
Des horizons bouchés.
Votre question était : "Faut-il désespérer ?"

Ou M. Bashung,

"Au large les barges se gondolent dans le roulis
Ici on cuit
Au bain-marie
Un coup j'te lave un coup tu m'essuies
Ici on se botte
On se débecte
Et les mouettes se délectent
De nos anecdotes

Au large les barges se gondolent dans le roulis
Ici on suit
Des bikinis
Les jours de grève le sable s'ennuie
On se prélasse
Dans les grandes surfaces
Là où se pressent les huiles et les bigorneaux

J'écume
J'm'enrhume
Je n'ai qu'une idée
Eternuer
Te retourner le canoë
Etre le dernier
A s'éterniser sur ton corps alangui

Au large les barges se gondolent dans le roulis
Ici on joue du clapotis
Du bord de mer
Dans mon jacuzzi
Du premier jet
J'ai tout gardé
Puis j'ai mélangé
Le léger et le corsé

J'écume
J'm'enrhume
Je n'ai qu'une idée
Eternuer
Te retourner le canoë
Etre le dernier
A s'éterniser sur ton corps alangui

J'écume
J'écume
J'm'enrhume".

Fauque Fauque Fauque !! MozaFauqueur ! quel talent !! quelle maitrise de l'abscons, de la poésie avinée !

voir aussi : gainsbarre, période Love on the beat...

"Harley David son of a bitch
Eh dis donc David fils de pute
Harley David son of a bitch
Qu'est c'que tu fais sur ma Harley

Harley David son of a bitch
Si tu veux pas que j'te bute
Harley David son of a bitch
Faudrait m'la rendre et vite fait.... "
moi classique que ses grands classiques, mais fallait oser.


Harley David son of a bitch
En plus quand tu as fumé du jute
Harley David son of a bitch
Tu sais plus très bien c'que tu fais

Harley David son of a bitch
Ça y est tu as l'gourdin t'es en rut
Harley David son of a bitch
Ses vibrations te font d'l'effet

Harley David son of a bitch
Qu'est c'tu décides tu vas aux putes
Harley David son of a bitch
Ou alors tu vas voir les gays"

les textes, c'est un peu comme l'humour : on peut tout dire, mais tout dépend de qui le dit !
Exercice pratique : imaginer les mêmes textes.. chantés par... je sais pas moi.. Céline Dion ?