
Juin 1982, cour de récréation, à l'ombre d'un marronnier, paquet de Panini en main :
- J't'échange la 192, "Marius Trésor" contre la 001, ton écusson argenté Espana 82 ?
- Eh non, euh l'aut' eh ! Ca "vaut pas"... Espèce de "Pédé Sexuel" !
Octobre 2005, discussion MSN :
- Tu ouvres Grouper ce soir, que je puisse te pomper ?
- Ouais, toi t'as mis quoi en partage ?
- Euh, la saison 4 de "24h" et la 5 de "6 Feet Under".
- Ptain, t'as rien, tu fais chier ! "Ca vaut pas !!". 'culé !
Une tribu de Nerds ?
Depuis quelque temps, une question revient, comme une obsession :
« Eh, eh, eh... t'en es où de Desperate ? .... et et et et... t'as vu l'épisode 15 de 24 h ???
non...
... alors j'vais te raconter...!
TA GUEULE !
A l'époque de l'ORTF, quand ça passait dans le "poste", on appelait ça des "feuilletons". Thierry la Fronde, Jacou le Croquant, Belphégor et consorts tenaient la France en haleine. En noir et blanc.
Aujourd'hui, plus besoin d'allumer son poste comme une âme en peine et espérer tomber sur
une énième rediff' de "La Croisière s'amuse", des "Rues de San Francisco". Avec un peu de chance, scotcher, nostalgique, sur un bon "Columbo" mité, un "Chips" délavé, un "magnum" décrépit...Non.
Tel le geek moyen, on zone sur le cable à des heures indues, on surfe, on furette, on farfouille sur internet pour dénicher sa dose quasi quotidienne de séries les plus fraîches. Son "fix" du jour. On tance vertement ses amibes pour qu'ils ouvrent tout grands leurs ports 80; plus question d'attendre l'été prochain, quand TF1 diffusera, péniblement, au compte gouttes et mal doublées, les "Six Feet Under", "24h", "Lost", "Desperate Housewives", "Nip/Tuck", "Les Experts", "Alias", "The Shield", "West Wing" et autres "4400".
Alors pourquoi cet acharnement sur ces nouvelles séries ? Le genre aurait-il évolué ? On s'ennuie ? On n'a plus d'amis ? Ou alors, il faut se rendre à l'évidence, ces séries ont tout simplement "un truc en plus" ?
Essai d'explication...
Dans les années 60, 70, 80, la série américaine type est à base :
de ferrari rouge et chemises hawaiennes, de chauve à sucette, de voiture (et pas le sexe) qui parle, de couteau suisse et coupe "muletta", d'imperméable cradingue, de cascades qui tombent à pic, de bons tuyaux, de justiciers milliardaires, etc.
Autant de souvenirs attachants car truffés de gimmicks, de repères. (" bonjour Michael !", " Zeus, Appollllllon !"... "euh, attendez, c'est pour ma femme !" Mais au niveau de l'intrigue, pas de quoi s'énerver, c'est kif kif avec un épisode de Scoubidou : à la fin de chaque épisode, le méchant, le plus souvent dealer chicanos, motherfucker à la petite semaine, se fait choper à la suite d'une poursuite en voiture, suivie d'une course à pied (en option : sur les toits). Il finit par ramasser quelques mornifles, sur-sonorisées au moyen de bruitages type "steak sur la table". A la fin de l'épisode, il se fait enchrister, et du coup, les gens se sentent en sécurité, chez nous, en amérique.
(Variante allemande : la même chose, mais après opération de la prostate et les yeux globuleux, poursuite en chaise roulante)
Portrait robot du héros (exception faite des "Drôles de dames" !) :
Il a les pantalons courts et le torse velu, fait fantasmer la belle pépé de service. S'il n'est pas bellâtre, il a au moins du charme. Il aime la castagne et n'a pas peur de prendre un pain. Batchelore courtisé, il est divorcé, veuf, mais toujours très hétéro. Il est politiquement correct, pro-républicain. Il a souvent servi au Vietnam. Il aime les valeurs traditionnelles de l'Amérique : il est fan de base ball ou de foot américain.
Il est incollable sur les aptitudes comparées du Colt et du Beretta. Flic, ou "privé", il ne recule pas devant une Budweiser ou un Jack Daniel's, et tient rudement bien la biture. A l'occasion, il peut même défier le mafieux local au concours de boisson, et apparaître déchenillé à l'écran. En revanche, pas de drogue, ohhhh non.Autre style qu'il serait dommage d'omettre... Une pierre angulaire de la culture télévisuelle : la Telenovela. La série traditionnelle, fleuve, rose bonbon, digestive et soporifique. Dans la lignée " Ca te Barbera", "Les fous d'l'amour", "Amour, Gloire et débats d'idées".. etc. Un genre où Pamela-la-péroxydée est amoureuse de Steve-j'aime-ton-brushing, mais celui-ci a une aventure avec Cynthia-couche-toi-la, et tout cela se règle dans une effusion d'Ultrabrite. Le tout au ralenti pour que la ménagère ne fasse pas de faux plis tout en regardant sa télé (avec, posé dessus, le naperon brodé en point de croix en option)
Evolution
Dans les années 90, les choses bougent. "Friends" et ses saillies drôlatiques, sous entendus volontiers subversifs, "X-Files" ou surtout "Urgences" marquent une évolution notoire. On fouille un peu plus la psychologie des personnages, il y a du sang, des drames et des coups de putes. Les équipes d'auteurs sortent des sentiers battus, et abandonnent leur manichéisme de
supermarket. On ne choisit plus des scénaristes de seconde zone, la série devient simplement une nouvelle voie d'expression, un format permettant de développer moult "plots", de creuser la psychologie des personnages. Le créateur de "6 Feet Under" est ainsi le scénariste Oscarisé pour "American Beauty".Pour un pays marqué comme conservateur, puritain, tintin, les 'St'azinis se permettent également une liberté de ton enviable. C'est vrai surtout pour une chaine cablée comme HBO fait tomber pas mal de tabous sur la mort ou l'homosexualité (6 feet, encore), la vie sessuelle débridée de célibataires (" Sex and the City") etc. Ou FX qui se lance, avec "Nip/Tuck" dans un environnement " Bret Easton Elissien" pas forcément grand public.
Mais le phénomène est global, et ne concerne pas que les intellectuels de gauche, les chaines cablées, les horaires tardifs, les homos ou les nantis. Avec "24h", la FOX a tout loisir d'exposer des idées beaucoup plus conservatrices. Au début de la saison 4, une charge lourde et frontale est ainsi lancée sur Michael Moore...
ABC, chaine pourtant « grand public » du groupe Disney, glisse également dans « Desperate Housewives » un message plus insidieux et subversif sur l'amérique bourgeoise, les apparences trompeuses d'une vie de banlieue trop bien réglée, d'une vie de couple gnan-gnan, l'infidélité larvée.
Quelle que soit l'orientation politique, la tendance est à l'originalité, à la qualité. La réalisation se permet des fantaisies tant le marché est important, entre pubs, export, DVD... c'est la ruée.
Y'a d'la pub derrière, donc, on lésine plus sur les moyens : le pilote de "Lost" est tout simplement le plus cher de l'histoire. (y'a quoi dans ce "hatch", bordel !)
Tous les ans, des dizaines de projets voient le jour. Parfois ne dépassent pas le stade du fameux "pilote". Parfois ne traversent pas l'Atlantique. Ce n'est plus un problème, il semblerait que les frankaouis s'y mettent aussi : dernier essai en date, Arte, qui pond sa série "Venus et Apollon" », à renfort de moult guests stars (Jean Marc Barr, Anémone, Bouchitey, Cluzet)...
N'importe quoi. C'est "ZEUS et Apollon". Demandez à Higgins. (qui n'est autre que Robin Masters ??)
Obsédé, moi ?
JLM
Je renvoie les courageux qui sont venus à bout de cet article indigeste vers le très documenté www.serieslive.com...
.